Interview avec Chilly Gonzales

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Chilly Gonzales se décrit lui-même comme étant « le génie musical ». Bien que les attentes d’un génie soient élevées, en parcourant votre collection de disques vous constaterez qu’un bon nombre de vos artistes préférés se sont tourné vers Chilly Gonzales pour obtenir des doses de sa potion de génie—dont les résultants sont indéniablement supérieurs.

Même en ayant une carrière solo prolifique, Gonzales a eu beaucoup de succès à travers ses collaborations avec Feist, Drake, Daft Punk, Jarvis Cocker et Peaches. Cet automne marque une période chargée pour Chilly Gonzales, qui célèbre la sortie de Shut Up and Play the Pianoun documentaire rétrospectif sur sa carrière, ainsi qu’un nouvel album, la conclusion de sa trilogie Solo Piano bien nommé Solo Piano III. Cette année, nous avons déjà profité de la sortie de son album collaboratif avec Jarvis Cocker, et un concert des tout premiers finissants du Gonservatory, l’école de musique dirigée par Gonzales à Paris.

Le 22 octobre, Gonzales (ou Gonzo comme l’appellent ses amis) fera son retour au Centre national des Arts pour une performance qui combinera plusieurs mélodies douces de Solo Piano III avec le rap flashy de ses débuts. Gonzales commencera la performance en solo au piano puis sera rejoint par Stella Le Page au violoncelle et Joe Flory à la batterie pour interpréter un mélange de succès et de surprises issus de son répertoire vaste.

Apt613 a parlé avec Gonzo au téléphone pendant qu’il se promenait sous la pluie autour de Cologne, en Allemagne. À noter : cette entrevue était en anglais puis traduite en français. Il convient de mentionner, car l’artiste lui-même est bilingue et participe souvent des entrevues en français. Le texte a été révisé pour plus de clarté et de concision.

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Apt613 : Avez-vous assisté à la première de votre documentaire à Pop Montréal la semaine dernière ?

Chilly Gonzales : Non, je n’aime pas me voir au grand écran; je pense que la plupart des humains seraient d’accord.

Y at-il une expérience différente pour vous de vous voir à l’écran par rapport à l’écoute de vos disques ?

Je n’aime pas ça non plus mais c’est moins pénible si je n’ai pas à me voir aussi. Se voir soi-même, c’est le pire, c’est comme se voir sur une photo. Je pense que n’importe qui qui apprécie fortement cela ont quelque chose qui ne va pas avec eux.

Pour quelqu’un qui n’aime pas se voir à l’écran, comment a-t-on procédé pour développer un long métrage à partir de moments de votre propre vie ?

Après 20 ans, j’ai formé de nouveaux groupes de fans qui ne savent pas ce que j’ai fait au début de ma carrière, et j’ai pensé que le documentaire serait un bon moyen de raconter l’histoire de mon expérience dans le monde des arts.

Le processus a commencé simplement par la conviction du réalisateur Philip Jedicke qui pensait qu’il y avait une histoire à raconter. Puis je me suis assuré que le réalisateur utilise le film comme une opportunité pour présenter des faits saillants et des souvenirs dans ma carrière. J’ai cette archive incroyable, et j’ai pensé que si le réalisateur pouvait trouver un rôle pour mes vidéos archivés dans le film, je serais prêt à essayer de faire ce film avec lui. En fait, presque la moitié du film est constitué de ces archives. C’est une belle chose et ça raconte une histoire claire.

Je n’ai même pas eu besoin de le regarder tant que ça. J’ai regardé un premier montage puis la version finale. Je n’ai jamais vu le film plus que deux fois et je ne le reverrai plus jamais, donc cela n’a pas été si pénible.

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Chaque compositions de Solo Piano III sont dédiées à un personnage historique, à un musicien ou une célébrité. Aviez-vous l’idée d’une personne lors de la composition de chaque chanson, ou les dédicaces sont-elles venues que plus tard ?

Non, les dédicaces sont venues plus tard. Je voulais ajouter un peu plus de couleur dans ma musique qui est essentiellement abstraite. Une fois que j’ai choisi les chansons qui seraient dans l’album, j’ai eu l’occasion d’ajouter un contexte et de l’information à la musique qui permettraient peut-être à certains auditeurs d’écouter autrement.

Ces dédicaces suivent une tradition du 19e siècle selon laquelle les compositeurs dédiaient des petites compositions de piano à divers patrons, amours ou à des contemporains. Dans mon cas, les dédicaces proviennent d’un large éventail d’inspirations. Dans certains cas ils sont musicaux; ils sont créatifs; et ils sont parfois évidents, mais je dirais qu’ils ont tous une qualité d’un « underdog ». Ce sont toutes des personnes qui ont dû se battre pour pratiquer leur métier et ont souvent été exclues socialement de leur époque et de leur lieu. J’admire les gens qui ont dû se battre beaucoup plus que moi. Je suis un underdog par choix, mais ce que j’admire vraiment, ce sont des underdogs par nécessité. À part d’essayer de trouver ma voix, je n’ai jamais eu à lutter tant que ça, et c’est essentiellement un luxe d’être un homme canadien blanc et hétérosexuel.

Ces dédicaces interviennent à un moment lorsque je décide de mettre mon peignoir « d’entertainer ». Quand je suis en train d’écrire et d’enregistrer, je suis un artiste et je porte le peignoir que personne ne voit, celui qui est sale que je porte à la maison. Quand je deviens un entertainer, je me prépare à sortir un album et je me pose la question suivante: « comment est-ce que les gens vont voir ça ? » Je prends un recul en tant qu’artiste et d’une certaine manière, je tente d’obtenir une sorte d’objectivité et de distance par rapport à mon travail afin d’imaginer comment les gens vont le recevoir. J’aime appeler ça le moment où l’eau se transforme en gaz, lorsque l’artiste devient l’entertainer.

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Dans le documentaire, vous mentionnez à un moment donné que vous vous êtes retrouvé trop profondément dans l’aspect performance et choc. Vous souvenez-vous d’une épiphanie dans laquelle vous avez décidé de passer à un style plus classique de musique et de performance ?

Pas vraiment. Je dirais simplement que j’ai pensé qu’il y avait un moment où il y avait un piano assis dans une pièce à Paris qui m’appelait pendant que je travaillais sur une production pour des autres gens. À ce moment-là, je me suis senti un peu stressé et j’avais besoin d’une sortie musicale, et ce piano était là. Je me demande donc parfois ce qui se serait passé s’il n’y avait pas eu de piano dans cette pièce. Aurais-je en quelque forme finit par arriver à le faire ou non ? C’est une question ouverte.

Par exemple, rencontrer Peaches et apprendre qu’elle est une excellente interprète et musicienne, c’était aussi de réaliser que c’était le résultat d’une rencontre fortuite. Et si je ne l’avais jamais rencontré ? Et si je n’étais jamais allé à Berlin ?

Si vous commencez à vraiment examiner les fondations sur lesquelles reposent une carrière, vous réalisez que les différentes percées et expériences d’apprentissage sont toutes méga random. Il n’y a donc pas eu d’instant où je me suis dit : « Je vais maintenant me concentrer sur le piano. » C’est en quelque sorte une série de micro-décisions instinctives, notamment : « Bien, cette personne semble intéressante » en rencontrant Peaches, et quelques années plus tard en se disant « oh, il y a un piano là-bas. »

En fin, tous ces petits moments instinctifs s’ajoutent aux phases et aux moments clés indispensables de votre développement. C’est un peu effrayant de penser à une version de ma vie où je ne rencontre pas Peaches, il n’y a pas de piano, mais je rencontre ces musiciens de reggae avec un clavecin dans le couloir. Qu’est-ce qui se passe ensuite ?

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Solo Piano I était un changement important pour vous de Z et de vos projets plus expérimentaux. Avec Solo Piano III, la conclusion de la trilogie, s’agit-il d’une conclusion vers une autre phase de votre carrière ? Vous voyez-vous sauter quelque part totalement nouveau maintenant ?

Je ne suis pas tout à fait sûr, mais lorsque j’ai fini l’album, j’ai eu l’impression que c’était la fin d’une série. J’ai commencé à utiliser une phrase intéressante en faisant des entrevues en français, expliquant que je continuerai à faire « la musique seul au piano, mais ça va plus être Solo Piano ». J’aime ce jeu de mots car il révèle qu’il y a une différence entre le fait que je sois seul au piano ou dire quelque chose fait partie de la série Solo Piano.

Pour moi, la série Solo Piano est un jeu pour lequel j’ai conçu des règles presque par accident, car je ne savais pas que je faisais un album quand je l’ai commencé. Mais la fin de la trilogie ne signifie pas nécessairement que je ne ferai plus un tel projet. Jay-Z a pris sa retraite plusieurs fois et est revenue, alors je préfère de ne jamais dire jamais… Rocky IV n’était pas si mal.

Chilly Gonzales jouera à la Salle Southam du Centre national des Arts le lundi 22 octobre à 20h. Les billets commencent à 39,50$ et peuvent être achetés en ligne, par téléphone au 1-888-991-2787 ou en personne à la billetterie du CNA.